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La Fontaine Stravinsky Niki de Saint Phalle (1930-2002) - Jean Tinguely (1925-1991)

Au cœur de Paris, nichées entre le monumental Centre Georges-Pompidou et l’église médiévale Saint-Merri, des sculptures-fontaines fantasques et colorées tournent sur elles-mêmes et propulsent de l’eau en jets désordonnés. Les couleurs brillent, l’eau ruisselle, et les reflets dansent.

Le clapotis de l’eau et les chuintements des machines couvrent le bourdonnement de la ville, et le passant peut s’asseoir sur les bords du bassin. Le couple Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely est l’auteur de cette mise en scène joyeuse et ludique dédiée au compositeur Igor Stravinsky (1882-1971), dont la place porte le nom.

UN HOMMAGE HAUT EN COULEUR

Dans cet environnement urbain et gris, la fontaine Stravinsky attire par les couleurs éclatantes des sculptures de Niki de Saint Phalle. Celle-ci leur a donné des formes immédiatement reconnaissables : un cœur, un chapeau, un serpent, une sirène, un éléphant et deux oiseaux – un rossignol et le second, plus grand, qui porte une couronne de plumes dorées.

Le contraste avec les machines de Tinguely est saisissant : ses automates sont faits de plaques, tiges et rouages métalliques peints en noir. Le passant reconnaîtra principalement une clef de sol, une spirale, une corne d’abondance.

Les artistes ont réalisé ensemble « L’Amour » des lèvres rouges  et « La Mort »  un crâne en équilibre sur un échafaudage bancal. Là encore des filets d’eau jaillissent, les uns faisant briller la chair des lèvres, les autres ornant le sommet lisse du crâne d’un toupet dérisoire !

UN CARROUSEL ENCHANTÉ

Le passant remarque d’abord la simplicité des formes, l’humour potache (l’eau qui jaillit des seins-ballons de la sirène ou du crâne, le dandinement de la grenouille), les références au carnaval (le chapeau de clown, le serpent crachant de l’eau qui n’atteint personne) et l’allusion macabre (la tête de mort).

Quiconque regarde plus attentivement verra combien cette fantaisie est placée sous la protection du grand oiseau bariolé couronné de sept plumes d’or. Ailes déployées, celui-ci fait face à l’animation générale ; puis tranquillement, majestueusement, il tourne sa belle stature d’un côté puis de l’autre… tel un chef d’orchestre…, tel l’Oiseau de feu qui, dans le ballet de Stravinsky, contemple la joie de ceux qu’il a délivrés des ténèbres.

En 1910 cette pièce, inspirée d’un conte populaire russe, avait conquis Diaghilev et le Tout-Paris par sa vitalité poétique ; elle avait lancé la carrière du compositeur. La fontaine recrée l’instant magique où, dans le final, la vie l’emporte sur la peur et le mal.

Tinguely dira avoir aussi évoqué le jazz, genre musical qui bouleversa Stravinsky vers 1914. Une des sculptures s’appelle Ragtime en hommage à la composition éponyme commencée en 1917 et achevée l’année d’après, à la fin de la Grande Guerre. À la mécanique des rouages dont le tic-tac évoque la fuite inexorable du temps, l’artiste oppose le jaillissement instantané de l’eau.

LES « BONNIE AND CLYDE DE L’ART »

Ce surnom, donné par leurs amis et repris par la presse au début des années 1960, attestent leur complicité de couple et de créateurs. « Avec Tinguely, on se renvoyait sans arrêt la balle », a-t-elle dit. Hon (en français « Elle »), une nana de 28 mètres de long construite à Stockholm en 1966, est leur première œuvre monumentale commune, et de nombreuses autres suivront dont le célèbre Jardin des Tarots(Toscane, Italie). Dans l’antre de Tinguely à La Verrerie (canton de Fribourg, Suisse), un gigantesque Oiseau de feu de Niki veille sur les mécanismes du sculpteur-assembleur.

Tinguely avait voulu que la fontaine soit une œuvre commune, les deux artistes partageant la même vision de l’art : l’œuvre doit sortir des musées pour entrer dans la vie des citadins, transformer leur quotidien en favorisant les échanges ; au-delà des intentions de l’artiste, toute création est une ouverture à l’autre. La prise en compte du spectateur est une intention forte dans la communauté artistique au début des années 1970.

Enfin l’association des deux artistes montre la complémentarité des contraires : les assemblages métalliques et sombres du sculpteur composent avec les formes pleines et les couleurs Pop’ Art de la plasticienne ; ils se valorisent mutuellement, tout comme la fontaine donne vie aux façades de pierre de la place.

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